Minorité Visible Cinéma Invisible

Adolescent, au Cameroun, la plupart de mes idoles dans le cinéma étaient des Afro américains: Sidney Poitier, Jim Kelly, Jim Brown, Gordon Parks Angela Basset et bien d’autres encore. Ces acteurs ou réalisateurs étaient les seuls auxquels je pouvais m’identifier. A cette époque, au milieu des années 70, il y avait peu de film africains ou antillais. Un peu plus tard, J’ai entendu parler de Alpgonse Beni par son film « Danse mon amour ». Une comédie musique où le réalisateur était aussi acteur ; « Pousse-Pousse », un film de Daniel Kamwa. Gros carton au Cameroun. C’était au cinéma Le Paris à Douala, salle qui n’existe plus aujourd’hui. Ce jour-là, j’avais l’impression que toute la ville s’était donné rendez-vous en ce lieu à la même heure. D’autres films réalisés par des camerounais ont été projetés, notamment « Muna Moto » de Dikonguè Pipa. Le cinéma du reste de l’Afrique était inexistant. Et d’ailleurs on ne connaissait les autres pays africains que par leurs Présidents.
En France, quelques acteurs ou actrices africains et Antillais s’en sortent en participant à des productions françaises. Ils acceptent de jouer les rôles qui leurs sont attribués. Les réalisateurs quant à eux  bénéficient pour la grande majorité du soutien de la coopération française ou de quelques institutions. Une fois réalisés, leur film ne fait l’objet d’aucune promotion. Aucun tapage médiatique, pas de passage radio, aucune critique de presse écrite. A quoi bon puisque aucune salle n’en veut? On les retrouve ainsi dans des festivals africains en France, en Espagne, en Allemagne, au Québec, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis ou sont archivés.
Le cinéma antillais quant à lui est presque inexistant. « Rue Cases-Nègre » de Euzhan Palcy, sorti en 1983 fut longtemps la référence. Les productions majeures ont pour thème l’identité. Il existe aussi un cinéma d’auteur.
Il est indéniable que la plupart des acteurs ou comédiens afro antillais se cantonnent dans le théâtre,  faute de ne pas trouver de rôle à la hauteur de leur talent. Ainsi existe-t-il une pléthore de production dans le théâtre antillais. Jenny Alpha, Robert Liensol et Med Hondo furent des précurseurs, navigant entre les planches, la toile et le doublage de voix, voire la réalisation.
Le cinéma africain ou antillais en France n’a pas la même histoire que le cinéma fait par des « noirs » aux Etats-Unis. Ce dernier a évolué avec la société. Au début du XXe siècle, les noirs ne jouaient que des rôles de subalternes, d’esclaves, d’ivrognes, de prostitués ou de voleurs. L’apparition de Sidney Poitier contribua à faire évoluer les mentalités. Il fut d’ailleurs le premier noir à faire un film, « Buck and the Preacher », avec une équipe composée de « noirs » en 1972. Je me souviens de ce qu’il disait dans un entretien : « Nous souhaitons des films avec des vraies personnes, qui ont des espoirs et des rêves, des moments de bonheur et de déception, qui aspirent à des joies simples, tangibles, des joies auxquelles tout le monde aspire: un peu de paix, de sécurité, d’amour, de chaleur humaine, d’affection et de tolérance ». Et c’est ce qui l’a guidé dans ses choix tout au long de sa carrière.  Lorsque Jenny Alpha dit dans la préface de mon ouvrage que « nous avons en nous ce potentiel d’amour, de haine, de jalousie qui font que l’homme et la femme noirs sont battis de passion », elle délivre le même message que Sidney Poitier. Et cette volonté, je la retrouve aujourd’hui chez les actrices, les comédiens, les réalisateurs, les producteurs, les attachés de presses, les musiciens, les photographes. Tous veulent voir ou montrer sur le grand ou sur le petit écran des personnes qui leur ressemblent.
La société française a changée. Et son cinéma dans son ensemble doit refléter cette évolution. Il ne s’agit pas d’offrir un rôle à un comédien pour remplir un quota, il s’agit surtout d’utiliser chaque personne à sa juste valeur.  Comment faire rêver un enfant issu de la diversité s’il ne se reconnaît pas dans les images qu’on lui montre. Il ne s’agit pas de faire jouer aux « noirs » uniquement des rôles de caïds, mais aussi de personnes normales. Cette évolution peut être comprise comme une forme d’éducation, et le cinéma a son rôle à jouer.
L’idée de ce livre, « Minorité visible cinéma invisible »,  m’est venue lorsque j’assistais à la conférence de presse du FESPACO. Prestigieux festival panafricain du cinéma qui se tient à Ouagadougou au Burkina Faso. Pendant 2 heures, il n’a été que de cinéma et de réalisateurs, d’hommage. Il n’y a pas de cinéma sans comédiens, producteurs, musiciens, éclairagiste, ingénieur de son, monteur ou régisseur. Il n’y a pas de cinéma sans marché, sans salle, sans industrie. En Afrique et aux Antilles, en Guyane, à la Réunion, tout reste à construire, et je ne prétends pas apporter des solutions. Sans pour autant être un magicien, j’ai demandé à ma voisine, qui d’ailleurs était elle aussi réalisatrice, s’il n’y avait pas de comédiens ou d’actrices africains ? Qui sont-ils ou elles? Que font-ils ou elles? Dans quelles productions jouent-ils ? Suivent-ils ou elles les voies classiques? Pour trouver des réponses, j’ai imaginé ce projet, et je me suis mis en quête de mes sujets à photographier.
Ainsi ai-je rencontré une vraie famille. En discutant de ce projet avec une personne j’en aboutissais à une autre. De fil en aiguille les choses se sont montées, concrétisées. J’ai rencontré des actrices, des comédiens, des réalisateurs, des producteurs, des musiciennes, des maquilleuses, habilleuse. Jenny Alpha, Alex Ogou, Annie Milon, Luc Saint-Eloy, Mata Gabin, Jean_Pierre Békolo, Pascale Obolo, Tella Kpomahou, Adèle Ado, Stana Roumillac, Aïssa Maïga, Emile Abossolo-MMbo, Gunther Germain, Christian Julien, Mylène Wagram, Sylvestre Amoussou, Ricky Tribord, Bruno Henry, Franz Confiac, Daniel Lobé, Samuel Légitimus, Fatoumata;Diawara, Sylvie Laporte, Gérard Essomba, Alain Azerot, Jean-Michel Martial, Rhamatou Keita, Natacha Bernett, Nathaly Coualy, Mariame Kaba, Virgile M’fouilou, Jean-Baptiste Amounon, Joëlle Esso, Nadège Bosson-Ndiaye, Fabienne Kanor, Djibrile Pavadé, Makéna Diop, Astrid Sinsanker, Jean-Baptiste Tiémélé et bien d’autres, ont répondu présents. Tout le monde ne pouvait malheureusement pas figurer dans ce livre. Mon choix a été simple: Lorsque j’avais un contact, j’appelais et si la personne était disponible, on se donnait rendez-vous. Les différentes images ont été prises dans un esprit de spontanéité, le but étant de faire valoir la disponibilité et l’enthousiasme. Je voulais ces images comme un casting, un jeu. Personne n’a été dirigé, il n’y avait pas de rôle particulier, sauf celui de jouer le jeu avec un « clap » et de passer un message.
Aujourd’hui, Lucien Jean-Baptiste donne le ton, Jacky Ido montre la voie. A défaut de jouer dans des productions françaises ou africaines, des réalisateurs s’engagent, des actrices ou des acteurs s’exportent ou jouent dans des productions internationales. « Le meilleur reste à venir » comme le dit si bien la réalisatrice haïtienne Anne Lescot.